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Nous avons appris à voir les continuités écologiques à travers les haies, les forêts, les rivières et les zones humides.
Nous regardons beaucoup moins ce qui se passe sous nos pieds.
Pourtant, le sol est un milieu vivant, structuré, poreux, traversé par des racines, des organismes, de l’eau et de la matière organique. Lorsqu’il est imperméabilisé, compacté, excavé ou isolé en petites poches, ce fonctionnement peut être profondément modifié.
C’est dans ce contexte qu’émerge la notion de « trame brune ».
L’Office français de la biodiversité présente aujourd’hui la trame brune comme une extension de la réflexion sur les continuités écologiques, centrée sur les sols et la faune du sol. Le Cerema la décrit comme une notion encore émergente, liée à la continuité des sols et à leur multifonctionnalité.
Cette prudence est importante.
La trame brune n’est pas encore une méthode réglementaire standardisée comparable à toutes les composantes historiques de la trame verte et bleue.
C’est d’abord une manière nouvelle de poser une question ancienne : que reste-t-il du fonctionnement du sol lorsqu’un territoire est urbanisé par fragments ?
Le sol n’est pas seulement un support
L’aménagement considère facilement le sol comme une surface.
Il porte une route, un bâtiment, une pelouse, un parking ou un arbre.
Cette vision est insuffisante.
Le Cerema rappelle que les fonctions écologiques des sols sont notamment hydriques, biologiques, climatiques et agronomiques. Un sol peut infiltrer et stocker une partie de l’eau, héberger une biodiversité, participer aux cycles de matière, soutenir la végétation et contribuer au fonctionnement thermique d’un espace.
Ces fonctions dépendent de sa structure, de sa profondeur, de sa matière organique, de son histoire et de ses connexions.
Un sol de pleine terre n’est donc pas équivalent à une fine couche de substrat posée sur une dalle.
Deux espaces verts de même surface peuvent avoir des capacités très différentes selon ce qui se trouve sous la végétation.
La trame brune oblige précisément à regarder l’épaisseur et la continuité du milieu, pas uniquement sa couleur sur une vue aérienne.
L’artificialisation fragmente aussi sous la surface
Une route ou un bâtiment constitue un obstacle visible.
Mais la fragmentation du sol peut être plus subtile.
Un sous-sol, un radier, des réseaux, une couche fortement compactée, une dalle ou un remblai technique peuvent interrompre ou modifier les continuités biologiques et hydriques.
Dans une ville, les espaces de pleine terre deviennent parfois des îlots séparés.
Une cour végétalisée, un pied d’arbre et un jardin peuvent sembler proches mais ne partager presque aucune continuité de sol.
Cette situation ne signifie pas que tous les organismes du sol ont besoin de parcourir de longues distances comme un grand mammifère.
Elle signifie que l’organisation spatiale des sols influence les communautés qui peuvent s’y maintenir, leur capacité de recolonisation et la circulation de l’eau ou des racines.
Le projet MUSE du Cerema s’intéresse à la multifonctionnalité des sols dans les documents d’urbanisme et inclut notamment une entrée relative aux vers de terre.
Le sujet est donc à la fois écologique et urbanistique.
Renaturer ne signifie pas simplement enlever du bitume
La désimperméabilisation est une étape importante.
Mais enlever une couche minérale ne recrée pas automatiquement un sol fonctionnel.
Le Cerema insiste sur la nécessité d’un diagnostic : état du sol, pollution éventuelle, compaction, structure, usage futur et objectifs écologiques.
Un sol urbain peut avoir été remanié plusieurs fois.
Il peut contenir des matériaux, être compacté, présenter une faible profondeur ou avoir perdu une partie de sa matière organique.
La renaturation peut donc nécessiter des opérations de génie pédologique, la réutilisation de terres, la reconstitution de profils, une décompaction ou une végétalisation adaptée.
Dans certains cas, le meilleur choix reste de préserver le sol existant plutôt que de vouloir le reconstruire après destruction.
Cette logique rapproche la trame brune de la séquence éviter-réduire : préserver les continuités fonctionnelles avant de tenter de les recréer.
Limoges Métropole a expérimenté une trame brune à l’échelle intercommunale
L’OFB cite le travail engagé à Limoges Métropole comme une démarche expérimentale de trame brune à l’échelle d’un EPCI.
Cette échelle est intéressante.
La continuité des sols ne se traite pas uniquement à la parcelle.
Elle peut concerner les espaces publics, les jardins, les friches, les zones d’activité, les parcs et les grands projets urbains.
L’approche intercommunale permet de relier connaissance des sols et planification.
Elle ouvre une question nouvelle : quels secteurs doivent rester en pleine terre non seulement pour limiter l’artificialisation, mais aussi pour conserver une continuité de fonctionnement ?
Le projet TrameBioSol dans la métropole du Grand Nancy illustre un autre volet : la sensibilisation du public à la connaissance et à la protection des sols et de leur biodiversité.
Ces expériences montrent que la trame brune se situe encore à la frontière entre recherche, planification et pédagogie.
La densification et la continuité des sols peuvent entrer en tension
La sobriété foncière pousse à utiliser davantage les espaces déjà urbanisés.
Cette orientation répond à un enjeu majeur : limiter l’étalement et la consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers.
Mais densifier sans regarder les sols peut produire une autre difficulté.
Les dernières poches de pleine terre d’un quartier peuvent être précisément celles qui permettent l’infiltration, le développement d’arbres matures ou le maintien d’une continuité souterraine.
L’OFB souligne ce point dans ses ressources sur la renaturation : densification et renaturation doivent être pensées ensemble.
Il ne s’agit donc pas d’opposer construction et sol.
Il faut identifier les sols stratégiques avant de décider où la densification est la plus pertinente.
La bonne densité est celle qui économise l’espace sans détruire inutilement les fonctions les plus difficiles à recréer.
L’arbre urbain dépend aussi de la trame brune
Nous parlons souvent de canopée.
Mais un grand arbre dépend d’abord d’un volume de sol.
Les racines ont besoin d’espace, d’eau, d’oxygène et d’une structure permettant leur développement.
Planter dans une fosse isolée de faible volume limite souvent la croissance et la résilience de l’arbre.
Relier les volumes de sol sous les trottoirs ou organiser des espaces continus de pleine terre peut donc améliorer à la fois la biodiversité souterraine, l’infiltration et la pérennité du patrimoine arboré.
La trame brune relie ainsi des politiques qui sont souvent gérées séparément : végétalisation, eau pluviale, adaptation à la chaleur et biodiversité.
C’est l’un de ses intérêts principaux.
Elle oblige à penser le sous-sol comme une infrastructure écologique.
Les sols ne doivent pas devenir une nouvelle carte simplificatrice
Toute nouvelle trame court le risque de devenir une couleur supplémentaire dans un document d’urbanisme.
Ce serait insuffisant.
La qualité d’un sol ne se résume pas à sa continuité géométrique.
Deux sols connectés en surface peuvent avoir des propriétés très différentes. Un sol pauvre peut présenter une biodiversité spécifique. Un sol renaturé ne retrouvera pas immédiatement toutes les fonctions d’un sol ancien.
Le Cerema insiste d’ailleurs sur le besoin de diagnostics écologiques et pédologiques adaptés.
La trame brune doit donc rester une approche fonctionnelle.
La carte peut aider à poser les questions.
Le terrain doit déterminer ce qu’elles signifient réellement.
Proposition Nexus Terra : ajouter le sous-sol au plan masse
Nexus Terra propose une grille publique en six niveaux.
Premier niveau : identifier les espaces de pleine terre existants et leur profondeur fonctionnelle.
Deuxième niveau : décrire les coupures – dalles, sous-sols, voies, réseaux, remblais et zones compactées.
Troisième niveau : qualifier les fonctions à préserver – infiltration, biodiversité, enracinement, fraîcheur ou potentiel agronomique.
Quatrième niveau : rechercher les connexions possibles entre espaces de sol.
Cinquième niveau : privilégier la conservation des sols fonctionnels avant la reconstruction.
Sixième niveau : suivre la qualité du sol après renaturation, et pas uniquement le taux de surface désimperméabilisée.
Cette grille n’est pas un indice propriétaire.
Elle sert à faire apparaître dans le projet ce qui reste généralement invisible sur le plan masse.
Conclusion
La trame brune sous nos pieds rappelle que la ville n’est pas construite sur une surface abstraite.
Elle repose sur un milieu vivant.
La continuité des sols influence l’eau, la végétation, la biodiversité et la capacité d’adaptation des espaces urbains.
La notion est encore émergente et doit rester techniquement prudente.
Mais elle pose déjà une question très utile : lorsque nous construisons, quels sols voulons-nous laisser capables de fonctionner ensemble ?
Les continuités écologiques ne sont pas seulement devant nos yeux.
Une partie essentielle d’entre elles se trouve sous nos pas.
Sources principales et références
- Office français de la biodiversité — La Trame verte et bleue
- Office français de la biodiversité — Rétablir les continuités écologiques
- Cerema — Reconnecter les milieux naturels et favoriser le déplacement des espèces
- Cerema — Renaturer les sols en milieu urbain : c’est possible !
- Office français de la biodiversité — Renaturer les sols, des solutions pour des territoires durables
- Office français de la biodiversité — Programme de recherche BAUM