Pesticides : ce que les coformulants changent à l’évaluation

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Le débat public sur les pesticides se concentre presque exclusivement sur la "substance active" (la molécule conçue pour éliminer le ravageur ou la plante indésirable). Pourtant, la réalité de l’exposition environnementale et humaine est bien différente : un produit phytopharmaceutique commercialisé est toujours un mélange complexe intégrant des "coformulants". Ces adjuvants modifient fondamentalement le comportement du produit final.

État des lieux : un système d’évaluation à deux niveaux

Le cadre européen repose sur une distinction fondamentale. D’une part, l’évaluation de la substance active est gérée à l’échelle communautaire (sous l’égide de l’EFSA), déterminant si la molécule de base peut être approuvée en Europe. D’autre part, l’évaluation du produit formulé (la préparation commerciale telle qu’elle est vendue et pulvérisée) relève de la compétence des États membres (comme l’Anses en France) au sein de "zones" géographiques.

Cette dichotomie a longtemps occulté le rôle des coformulants. S’ils sont ajoutés pour modifier le comportement de la substance active, ils ne sont pas inertes. C’est précisément l’action de la formulation complète qui détermine la réelle toxicité, la volatilité et la persistance du produit sur le terrain. L’évaluation de ce mélange complet devient aujourd’hui une préoccupation majeure pour assurer une protection robuste.

Cadre réglementaire et repères documentaires

L’appréhension réglementaire des coformulants s’est considérablement renforcée et précisée au fil des années :

  • Le Règlement (CE) n° 1107/2009 : Il constitue le texte central, établissant le principe selon lequel un produit phytopharmaceutique ne doit pas contenir de coformulants inacceptables, et introduisant la nécessité d’évaluer les effets cumulés et synergiques.
  • Le Règlement (UE) n° 284/2013 : Il définit les exigences en matière de données applicables aux produits phytopharmaceutiques, y compris la nécessité de justifier la nature et la fonction de chaque coformulant.
  • Le Règlement (UE) 2021/383 : Il établit la première liste de coformulants déclarés "inacceptables" pour entrer dans la composition des produits.
  • Le Règlement (UE) 2023/574 : Il fixe des règles détaillées pour identifier plus efficacement et continuellement les coformulants inacceptables (notamment ceux identifiés comme CMR : cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques).
  • Ateliers techniques de l’EFSA (20 juin 2024) : Une étape clé visant à harmoniser les approches d’évaluation des coformulants entre États membres.
  • Collecte de données de l’EFSA (2024) : Une vaste initiative ayant permis d’identifier 182 coformulants pertinents utilisés dans les formulations actuelles.
  • Référentiel EFSA (23 septembre 2025) : La publication d’un répertoire (repository) structuré sur les coformulants, fournissant une base de données toxicologique commune aux évaluateurs nationaux.

Enjeux scientifiques : de l’excipient à l’agent actif indirect

L’enjeu scientifique majeur est de déconstruire le mythe du coformulant "passif". Les solvants, tensioactifs, mouillants ou conservateurs ont des fonctions techniques précises : briser la tension superficielle de la feuille, empêcher le lessivage par la pluie, ou prolonger la durée de vie du produit.

En accomplissant ces fonctions, ils modifient les conditions d’exposition des organismes vivants. Un tensioactif qui permet au pesticide de pénétrer la cuticule d’une plante facilite tout autant sa pénétration à travers l’exosquelette d’une abeille, ou l’épiderme perméable d’un amphibien. Par conséquent, la toxicité intrinsèque de la substance active peut être démultipliée par l’ajout de coformulants (l’effet cocktail), remettant en question les seuils de sécurité établis sur la seule molécule isolée.

Gouvernance et responsabilités : un défi multi-niveaux

La prise en compte des coformulants cristallise un défi de gouvernance multi-niveaux. L’EFSA fixe les lignes directrices et consolide les données à l’échelle européenne, mais ce sont les agences nationales des États membres qui autorisent concrètement les produits formulés sur leur sol.

Ce schéma nécessite une articulation fine entre les évaluations de la Commission Européenne, les règles de la politique commune, et les interactions avec l’ECHA (l’Agence européenne des produits chimiques), puisque de nombreux coformulants sont des produits chimiques industriels couverts par la réglementation REACH avant d’être utilisés en agriculture. Ce croisement des réglementations est source de lenteurs administratives mais est essentiel pour garantir une sécurité homogène.

Une question de confiance publique

Au-delà de la stricte ingénierie réglementaire, c’est la confiance publique qui est en jeu. Historiquement, la composition exacte des préparations (l’identité des coformulants) a souvent été protégée au titre du secret des affaires. Cette opacité empêche les chercheurs indépendants de reproduire ou d’anticiper les effets des produits réels pulvérisés dans l’environnement.

L’exigence sociétale de transparence impose de reconnaître les limites passées du système d’évaluation et de justifier publiquement les garanties apportées sur la toxicité des mélanges commerciaux.

Perspectives

L’avenir de l’évaluation phytopharmaceutique passe par une meilleure structuration de l’évaluation des coformulants. Les travaux récents de l’EFSA posent les jalons d’un référentiel commun obligatoire. Les prochaines étapes consisteront à intégrer systématiquement des méthodologies d’évaluation des mélanges (NAMs) permettant d’anticiper les synergies toxiques avant même la commercialisation du produit.

Conclusion

Intégrer pleinement les coformulants dans l’évaluation des risques ne constitue pas une simple mise à jour technique. C’est le passage d’une vision scientifique réductionniste (la molécule pure en laboratoire) à une vision pragmatique et ancrée dans le réel (le produit pulvérisé dans le champ). C’est à ce prix que l’Europe pourra garantir une protection de l’environnement et de la santé humaine véritablement en phase avec ses ambitions écologiques.

Sources et repères réglementaires

  • Règlement (CE) n° 1107/2009 du Parlement européen et du Conseil du 21 octobre 2009 concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques.
  • Règlement (UE) n° 284/2013 de la Commission du 1er mars 2013 établissant les exigences en matière de données applicables aux produits phytopharmaceutiques.
  • Règlement (UE) 2021/383 de la Commission du 3 mars 2021 modifiant l’annexe III du règlement (CE) n° 1107/2009.
  • Règlement (UE) 2023/574 de la Commission du 13 mars 2023 fixant des règles détaillées pour l’identification des coformulants inacceptables.
  • EFSA, "Data collection on co-formulants used in plant protection products", 2024.
  • EFSA, "Repository on co-formulants", publié le 23 septembre 2025.
  • Commission européenne, rapports sur l’évaluation des produits phytopharmaceutiques, 2023-2024.