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Veille réglementaire

Le droit sans moyens devient fragile

Dr Stéphane LAUCHER 28 août 2026

Durée de lecture estimée : 7 min

Une règle environnementale peut être juridiquement solide et pratiquement faible.

Elle peut fixer une interdiction, imposer une autorisation, prévoir un suivi ou créer une sanction. Mais son efficacité dépend ensuite d’une chaîne beaucoup plus concrète : instruction des dossiers, présence sur le terrain, contrôle, expertise, mise en demeure, suites administratives ou judiciaires et capacité à vérifier la remise en conformité.

Cette chaîne demande des moyens.

La Cour des comptes a publié en mai 2026 une évaluation détaillée de la police environnementale de l’eau. Elle décrit une organisation complexe et des moyens très disparates selon les territoires. Dans les directions départementales des territoires et services de police d’axe étudiés, 1 033 équivalents temps plein travaillaient en 2024 sur la police de l’eau. La moitié des DDT disposaient de moins de dix ETPT pour l’ensemble de ces activités, tandis que six départements ne comptaient aucun ETPT d’inspecteur de l’environnement au 31 décembre 2024.

Le constat ne signifie pas que la police environnementale serait absente.

L’OFB a au contraire annoncé 154 344 contrôles administratifs sur l’ensemble du territoire en 2025, en hausse de 13,7 % par rapport à 2024, ainsi que 11 733 procédures judiciaires.

La question est donc plus précise : comment répartir, coordonner et utiliser les moyens de manière à rendre la règle effectivement contrôlable ?

Instruire et contrôler sont deux fonctions différentes

L’instruction vérifie un projet avant sa mise en œuvre.

Le contrôle vérifie ce qui existe réellement.

Les deux sont indispensables.

La Cour des comptes montre cependant que, pour la police de l’eau dans les DDT et services d’axe, les moyens sont très majoritairement absorbés par l’instruction. En moyenne, une DDT consacrait 7,5 ETPT à l’instruction des dossiers IOTA, contre 1,6 ETPT aux contrôles de bureau et 1,2 ETPT aux contrôles de terrain.

Cette répartition s’explique en partie par la charge réglementaire.

Les demandes doivent être instruites dans des délais.

Les porteurs de projets ont besoin de décisions.

Mais si l’administration consacre l’essentiel de son énergie à autoriser et trop peu à vérifier, un déséquilibre apparaît.

Une prescription très détaillée n’a de valeur que si son respect peut être contrôlé.

Le droit devient fragile lorsque l’architecture de l’autorisation est plus robuste que sa vérification.

Le terrain exige du temps que l’on ne peut pas entièrement automatiser

Une partie des contrôles peut être documentaire.

Des données de suivi, analyses, registres, photographies ou télédéclarations peuvent être vérifiés à distance.

C’est utile.

Mais l’environnement comporte des situations où le terrain reste indispensable.

Un fossé a-t-il été recalibré ?

Une zone humide a-t-elle été remblayée ?

Une mesure compensatoire est-elle fonctionnelle ?

Un rejet correspond-il à ce qui est déclaré ?

Une haie est-elle encore présente ?

Le contrôle physique produit une information différente.

Il permet aussi de comprendre les pratiques, les contraintes et les éventuelles erreurs d’interprétation.

L’objectif n’est donc pas d’opposer contrôle numérique et présence de terrain.

Il est de réserver le temps humain aux situations où il apporte une valeur décisive.

Le nombre d’agents ne suffit pas à décrire les moyens

Les moyens d’une police environnementale ne se résument pas à un effectif.

Il faut aussi des compétences techniques, une connaissance du droit, des outils de mesure, des données, du temps de formation, des procédures communes et une coordination entre services.

La Cour des comptes souligne la pluralité des acteurs de la police de l’eau : DDT, OFB, DREAL, services spécialisés, préfets et autorités judiciaires selon les fonctions exercées.

Cette organisation peut être une richesse.

Elle permet de mobiliser des expertises différentes.

Elle peut aussi produire des coûts de coordination et une difficulté de lisibilité pour les usagers.

Une règle devient fragile lorsqu’un agent sait qu’un problème existe mais ne sait pas clairement qui doit instruire, contrôler ou décider de la suite.

La qualité de l’organisation est donc un moyen à part entière.

La stratégie de contrôle doit hiérarchiser

Aucun service ne peut contrôler en permanence chaque activité réglementée.

La police environnementale repose nécessairement sur une programmation.

Les contrôles doivent cibler les enjeux, les activités et les territoires où le risque est le plus important.

L’OFB indique que son activité de police s’inscrit dans la stratégie nationale de contrôle des polices de l’environnement. Son bilan 2025 montre notamment une augmentation de 56 % des contrôles liés à la gestion quantitative de l’eau dans un contexte hydrologique défavorable.

Cette capacité de réorientation est essentielle.

Elle montre que les moyens ne sont pas uniquement un stock d’agents.

Ils sont une capacité à déplacer l’effort vers les risques prioritaires.

Mais cette priorisation doit être transparente et régulièrement réévaluée.

Sinon, certains domaines deviennent durablement peu contrôlés simplement parce qu’ils l’ont toujours été.

La crédibilité du droit dépend aussi de la suite donnée au contrôle

Constater une non-conformité n’est qu’une étape.

Il faut ensuite qualifier, transmettre, mettre en demeure lorsque le droit le prévoit, suivre la correction et, dans certaines situations, engager une procédure judiciaire.

L’OFB a signalé en 2025 une hausse des rapports transmis et des procédures judiciaires.

Cette progression montre que le contrôle produit des suites.

Mais la question de l’effectivité reste plus large.

Un rapport sans correction réelle ne protège pas le milieu.

Une mise en demeure sans suivi peut perdre sa force.

Une sanction très tardive peut avoir moins d’effet préventif.

La chaîne doit donc être regardée jusqu’à la remise en conformité.

Les moyens de contrôle sont aussi un service rendu aux acteurs conformes

Le contrôle est souvent perçu uniquement comme une contrainte.

Il joue pourtant un rôle d’équité.

Une entreprise, une collectivité ou un exploitant qui investit pour respecter une règle peut être pénalisé si d’autres acteurs s’en dispensent sans risque réel de contrôle.

L’absence de contrôle crée alors une concurrence défavorable aux acteurs conformes.

Elle fragilise aussi la confiance dans la règle.

Pourquoi respecter une prescription coûteuse si elle semble facultative dans les faits ?

Une police environnementale crédible protège donc les milieux, mais aussi la valeur de l’effort de conformité.

Cette dimension est particulièrement importante dans les secteurs où les adaptations techniques représentent un coût significatif.

L’accompagnement ne remplace pas le contrôle, mais peut en améliorer l’efficacité

Une réglementation incomprise produit davantage d’erreurs.

La pédagogie, les guides, les échanges en amont et l’accompagnement peuvent donc réduire la charge future de contrôle.

Ils permettent aux acteurs de mieux identifier les obligations avant d’engager les travaux.

Mais accompagnement et contrôle ont des fonctions différentes.

L’un aide à se conformer.

L’autre vérifie la conformité et organise les suites lorsque la règle n’est pas respectée.

Les confondre affaiblit les deux.

Un service doit pouvoir expliquer sans renoncer à contrôler.

Et il doit pouvoir contrôler sans faire de la sanction la seule forme de relation avec le territoire.

La donnée peut aider à mieux répartir les moyens

Les données de contrôle permettent de repérer les secteurs où les non-conformités sont fréquentes, les prescriptions difficiles à appliquer ou les contrôles particulièrement efficaces.

L’évaluation commandée dans le cadre des travaux de la Cour des comptes sur la police de l’eau a croisé plus de 200 000 contrôles réalisés entre 2019 et 2024 avec des données relatives à la qualité des eaux de surface afin d’étudier les effets de l’action de police.

Cette démarche est intéressante au-delà de ses résultats.

Elle montre que la politique de contrôle peut elle-même être évaluée.

Quels types de contrôle modifient réellement les pratiques ?

Quels délais entre contrôle et correction ?

Quelles actions produisent le plus d’effet au regard du temps agent mobilisé ?

Les moyens deviennent alors une question d’efficacité, pas uniquement de volume.

Proposition Nexus Terra : suivre la chaîne complète de l’effectivité

Nexus Terra propose une grille publique de six indicateurs.

Premier indicateur : capacité d’instruction – délai, qualité et besoin de compléments.

Deuxième indicateur : capacité de contrôle – part du temps consacrée au terrain et au contrôle documentaire.

Troisième indicateur : ciblage – proportion des contrôles orientés vers les risques prioritaires.

Quatrième indicateur : suite – délai entre constat, décision administrative ou transmission judiciaire.

Cinquième indicateur : correction – proportion des non-conformités effectivement résolues.

Sixième indicateur : apprentissage – modification des prescriptions, guides ou pratiques à partir des problèmes observés.

Cette grille ne cherche pas à noter les services.

Elle vise à déplacer la discussion du nombre de règles vers leur capacité réelle à produire un résultat.

Conclusion

Le droit sans moyens devient fragile parce qu’une norme ne s’applique pas seule.

Elle doit être comprise, instruite, contrôlée, suivie et, lorsque cela est nécessaire, sanctionnée.

Les chiffres récents montrent une activité importante de la police environnementale en France.

Ils montrent aussi, pour la police de l’eau, de fortes disparités territoriales et un poids dominant de l’instruction par rapport au contrôle de terrain dans les moyens des DDT.

Le débat utile n’est donc pas de choisir entre davantage de droit ou davantage de contrôle.

Il est de vérifier que chaque nouvelle obligation dispose d’une chaîne d’exécution crédible.

Une règle que personne ne peut vérifier finit par devenir une promesse.

Une règle accompagnée de moyens adaptés devient une politique publique.

Sources principales et références

  1. Cour des comptes — La police environnementale de l’eau
  2. Cour des comptes — Police environnementale de l’eau — cahier d’analyses quantitatives et qualitatives
  3. Office français de la biodiversité — Bilan de l’activité de police de l’OFB en 2025
  4. Office français de la biodiversité — Cinq ans de police de l’environnement à l’OFB
  5. Toulouse School of Economics / Cour des comptes — Évaluation de l’impact des actions de police de l’eau sur la qualité des eaux de surface en France
  6. Office français de la biodiversité — Contrôles administratifs et procédures judiciaires
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