Une forêt française associe des arbres adultes, plusieurs sujets dépérissants et de jeunes arbres en régénération.
Analyses

Forêts françaises : davantage d’hectares, moins de stabilité

Dr Stéphane LAUCHER 13 septembre 2026

La forêt française continue de gagner du terrain. Elle couvrait 17,6 millions d'hectares en 2024 dans l'Hexagone et en Corse, soit près d'un tiers du territoire, avec environ 900 000 hectares supplémentaires en dix ans. Pourtant, cet agrandissement ne signifie pas que les écosystèmes vont mieux. Les sécheresses, canicules, tempêtes, bioagresseurs et déséquilibres liés aux grands ongulés ralentissent la croissance, accélèrent la mortalité et fragilisent le puits de carbone. La surface est une donnée indispensable. Elle n'est plus un résumé suffisant de la santé des forêts.

La surface progresse, mais le fonctionnement se dégrade

L'inventaire forestier national observe une extension de long terme liée notamment à la déprise agricole et à la recolonisation naturelle. Cette progression représente un atout pour la biodiversité, le paysage, la production de bois et le stockage de carbone. Elle peut cependant concerner des peuplements jeunes, fragmentés ou peu gérés, tandis que des forêts anciennes subissent des dépérissements. Additionner les hectares masque cette diversité de situations.

Les Indicateurs de gestion durable publiés en 2026 décrivent une inflexion : après plusieurs décennies d'augmentation continue des ressources, les crises climatiques et sanitaires deviennent des facteurs structurants. La forêt continue à stocker du bois et du carbone, mais la dynamique s'essouffle. Le bilan doit donc distinguer le stock existant, la croissance annuelle, les prélèvements et la mortalité. Un grand stock peut coexister avec une capacité d'absorption qui diminue.

Les chiffres de 2024 avaient déjà montré un doublement de la mortalité en volume en dix ans, de 7,4 à 15,2 millions de mètres cubes par an entre les périodes comparées, ainsi qu'un bilan net des flux de bois sur pied divisé par plus de deux. Ces données ne signifient pas que toute forêt est condamnée. Elles imposent de suivre la vitesse du changement et de différencier les massifs, les essences, les sols et les âges.

Le puits de carbone n'est pas un acquis

Une forêt retire du dioxyde de carbone de l'atmosphère lorsque la croissance du bois et des sols excède les sorties liées à la mortalité, aux prélèvements, aux incendies et à la décomposition. Le carbone stocké dans les arbres reste précieux, mais il peut être relâché plus rapidement lors d'une crise. Parler d'un puits comme d'une infrastructure à capacité constante crée une illusion de garantie.

Le changement climatique agit par plusieurs voies : manque d'eau, températures élevées, allongement de la saison de végétation parfois défavorable, incendies et expansion de ravageurs ou pathogènes. Une sécheresse affaiblit un arbre, qui peut mourir plusieurs années plus tard ou devenir plus sensible à un insecte. Les indicateurs annuels doivent donc être interprétés sur des séries longues, sans attendre une chute brutale pour agir.

Les produits bois peuvent prolonger le stockage lorsqu'ils sont durables et qu'ils se substituent à des matériaux plus émetteurs. Mais ce bénéfice dépend de la hiérarchie des usages, de la durée de vie, du recyclage et de la régénération des peuplements. Brûler rapidement une ressource utilisable comme matériau ne produit pas le même service climatique qu'une poutre conservée plusieurs décennies. La politique forestière et la politique industrielle doivent être cohérentes.

La diversité est une assurance, pas une recette automatique

La forêt française compte une grande diversité d'essences, supérieure à la moyenne européenne selon les indicateurs 2026. À l'échelle d'un peuplement, mélanger les espèces, les âges et les structures peut répartir les risques : toutes ne réagissent pas de la même manière à une sécheresse, un gel tardif ou un bioagresseur. Mais la diversité nominale ne garantit pas la résilience si les essences sont mal adaptées au sol ou au climat futur.

La décision se prend à l'échelle locale. Exposition, profondeur du sol, réserve utile en eau, topographie, historique et scénarios climatiques orientent les choix. La régénération naturelle conserve une diversité génétique et sélectionne des individus déjà présents ; la plantation permet d'introduire des essences ou provenances lorsque la régénération est insuffisante. Les deux approches peuvent être combinées, suivies et corrigées.

Les forêts plantées représentent environ 2,3 millions d'hectares, soit 14 % des forêts de production. Elles jouent un rôle économique important et certaines sont diversifiées. Le débat ne doit pas opposer plantation et naturalité comme deux blocs. Il doit examiner la vulnérabilité, l'homogénéité, la qualité du sol, la gestion de l'eau, les risques d'incendie et la capacité du peuplement à se renouveler.

La régénération est devenue un indicateur stratégique

Une forêt peut rester verte tout en préparant mal sa relève. Les jeunes plants subissent la sécheresse, la concurrence de la végétation, les dégâts de gibier et parfois un manque de lumière. Les Indicateurs de gestion durable signalent la hausse des populations de grands ongulés à travers l'augmentation des tableaux de chasse sur vingt ans. Lorsque les cervidés broutent de manière répétée les jeunes arbres, ils réduisent la diversité et retardent le renouvellement.

La régénération doit donc être mesurée par essence, hauteur, densité et niveau de dégâts, pas seulement par la présence de quelques semis. Des dispositifs de comparaison avec et sans protection peuvent objectiver la pression du gibier. Le dialogue entre propriétaires, gestionnaires, chasseurs et services de l'État doit partir de ces observations et aboutir à des objectifs territorialisés.

Les sols sont l'autre infrastructure invisible. Tassement, érosion, perte de matière organique ou exportation excessive des rémanents diminuent la réserve en eau et la fertilité. Les calendriers de chantier, le choix des engins et la conservation de bois mort ou de matière au sol influencent la résilience. Une gestion adaptative ne consiste pas seulement à choisir de nouvelles essences ; elle protège les conditions physiques dont toutes les essences dépendront.

Gérer l'incertitude sans industrialiser la réponse

Face à des peuplements dépérissants, l'inaction peut accroître le risque de perte de valeur, d'incendie ou de propagation de certains bioagresseurs. Mais une coupe systématique et une replantation uniforme peuvent créer de nouvelles vulnérabilités. La décision doit distinguer les arbres morts dangereux, les foyers sanitaires, les capacités de régénération et les fonctions écologiques. Elle doit aussi accepter que certains secteurs soient laissés en libre évolution.

Les scénarios climatiques donnent des tendances, pas une certitude parcelle par parcelle. Diversifier les options, tester de petites surfaces, conserver des témoins et suivre les résultats réduit le risque de verrouillage. Un échec local documenté peut éviter une erreur à grande échelle. Les aides publiques devraient valoriser cette expérimentation suivie, plutôt que financer seulement un nombre d'hectares replantés.

L'urgence ne justifie pas l'effacement de la biodiversité. Bois mort, arbres-habitats, vieux peuplements, lisières et zones humides soutiennent des espèces et des fonctions utiles. Les mesures de prévention incendie, de production et de conservation doivent être combinées selon le massif. La résilience est une propriété du paysage forestier, pas d'une essence miracle.

Des indicateurs territoriaux pour arbitrer

À l'échelle nationale, l'IGN fournit une base objective issue d'environ 60 000 placettes inventoriées sur le terrain dans la période récente. Les collectivités et propriétaires ont besoin d'une déclinaison compatible avec leurs décisions : mortalité, déficit foliaire, croissance, régénération, dégâts de gibier, diversité, incendies, sols et prélèvements. Tous les indicateurs ne seront pas disponibles chaque année, mais leur protocole doit être stable.

Les documents de gestion durable couvrent 8,1 millions d'hectares en 2024, soit 46 % de la surface forestière, contre 38 % en 1984. Cette progression montre un effort de planification. La qualité d'un document dépend toutefois de son actualisation et de son utilisation. Un plan rédigé avant une succession de sécheresses doit pouvoir être révisé lorsque les hypothèses de croissance, de régénération ou de débouché ne tiennent plus.

La publication des données facilite l'arbitrage entre récolte, protection, accueil, prévention des risques et stockage de carbone. Elle doit expliciter les incertitudes et éviter les agrégats trop rassurants. Une hausse de surface nationale ne répond pas à un maire confronté à un massif dépérissant, pas plus qu'une photographie locale ne suffit à conclure sur toute la France.

Propositions et solutions Nexus Terra

Nexus Terra propose d'abord un tableau de bord forestier à cinq fonctions : vitalité, renouvellement, diversité, sols-eau et carbone-bois. La surface reste présente, mais elle n'occupe plus seule le premier plan. Chaque massif retient quelques indicateurs mesurables, leur tendance et le seuil qui déclenche une visite ou une révision de gestion.

Deuxième proposition : créer des parcelles sentinelles comparables, suivies chaque année avec photographies fixes, état sanitaire, régénération et humidité des sols lorsque c'est possible. Elles relient les données nationales aux décisions locales, montrent les effets différés des sécheresses et permettent de comparer les options de gestion.

Troisième proposition : conditionner les aides à l'adaptation à un portefeuille de risques et à un suivi de dix ans, plutôt qu'au seul nombre de plants. Diversité des essences et provenances, protection des sols, maîtrise du gibier, maintien d'habitats et débouchés du bois sont examinés ensemble. La forêt française ne manque pas seulement d'hectares à gérer ; elle a besoin d'une stabilité fonctionnelle que l'on observe, que l'on protège et que l'on réévalue.

Sources principales et références

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